"Les Tibétains n’ont pas d’autre choix que de s’immoler par le feu"

Wednesday 14 March 2012, by Communauté Tibétaine // Actualités

Le Point.fr - Publié le 14/03/2012 à 14:37 - Modifié le 14/03/2012 à 15:45

Samdhong Rinpoché, ex-Premier ministre du gouvernement tibétain en exil, s’indigne du "génocide culturel" mené, à huis clos, au Tibet.

Samdhong Rinpoche dénonce le silence de la communauté internationale face aux exactions commises par Pékin au Tibet. © Martin Foerster / AFP

Par Sabrina Dufourmont

Une détresse devenue banale. Un jeune moine bouddhiste s’est immolé par le feu mardi dans la ville d’Aba (sud-ouest de la Chine, NDLR), portant à 26 le nombre de Tibétains à s’être donnés la mort depuis un an, comme un ultime moyen de protester contre la répression de leur religion et de leur culture par Pékin. La tension est très tendue ces jours-ci au Tibet, région chinoise autonome depuis 1965 mais majoritairement peuplée de Tibétains, où les forces antiémeute sont alignées dans les rues pour réprimer tout débordement en ce mois de commémoration.

C’est en mars 1959 que le dalaï-lama, chef spirituel tibétain, a pris le chemin de l’exil en Inde, après l’échec d’un soulèvement anti-chinois. En mars 2008, 200 Tibétains sont tués dans des manifestations de moines bouddhistes à Lhassa, la capitale du Tibet. Face aux immolations, les autorités chinoises ont réagi en accentuant la répression, tout en envoyant les moines frondeurs dans des centres de "rééducation politique". En visite à Paris, Samdhong Rinpoché, l’ancien Premier ministre du gouvernement tibétain en exil de 2001 à 2011, s’indigne du silence de la communauté internationale sur les exactions commises au Tibet.

Le Point. fr : Quel est le but de votre voyage à Paris ?

Samdhong Rinpoché : Mon séjour n’a aucun but politique. Je suis simplement venu ici superviser la construction de nouveaux monastères, en compagnie de mes amis. Nous travaillons également à un projet académique relatif aux enseignements de Sa Sainteté (le dalaï-lama, NDLR) en matière de responsabilité universelle.

Comment expliquez-vous la recrudescence des immolations au Tibet ?

Lorsque vous ne pouvez pas protester, la seule façon pour les Tibétains de manifester leur mécontentement reste de se sacrifier. Les Tibétains sont très attachés à la non-violence, enseignée par son excellence le dalaï-lama.

Quel est votre position vis-à-vis des immolations ?

Je ne peux les condamner, quelle autre solution avons-nous à leur proposer ? Les moines se sont immolés avec les meilleures intentions, à savoir la liberté religieuse, celle du peuple et de ses droits humains. Ils dénoncent des mesures répressives intolérables. Il n’y a aucun moyen de survivre avec dignité. Bien sûr, nous n’encourageons pas les gens à s’immoler, car leur vie est très précieuse, surtout ces jours-ci au Tibet. Le parti communiste chinois a décidé de rendre les Tibétains minoritaires dans leur propre pays. Il a encouragé la colonisation de près de neuf millions de non-Tibétains. Pendant ce temps, de nombreux Tibétains disparaissent.

Des manifestations pacifiques ne sont-elles pas possibles ?

Le contrôle chinois est si vaste que même deux personnes ne peuvent pas se rassembler. Il existe aujourd’hui au Tibet un militaire pour quatre Tibétains. Les manifestations pacifiques ont pourtant fait leurs preuves dans le Printemps arabe. Oui, mais le Maghreb et le Moyen-Orient sont civilisés. Les manifestations pacifiques y sont coordonnées. Ce n’est pas le cas de la Chine, qui ne respecte en rien les droits humains, ou toute opinion dissidente. Tous ceux qui tentent d’organiser des manifestations sont tués, emprisonnés ou torturés. Personne ne peut survivre.

Quelle est la situation sur le terrain ?

Un génocide culturel est mené depuis plus de 20 ans au Tibet. Celui-ci s’est particulièrement durci après 2008. La culture tibétaine, la langue, l’identité, tout ceci est considéré comme une menace favorisant le séparatisme et la désintégration. Les Chinois veulent effacer toute trace de cette "tibétanité", peu importe s’ils doivent totalement anéantir les Tibétains. Ils n’ont donc aucune hésitation à organiser en parallèle un génocide humain.

Appelez-vous à l’indépendance ou à une véritable autonomie du Tibet ?

Il y a différentes opinions au sein du peuple tibétain. Si certains d’entre eux appellent à l’indépendance, la majorité souhaite une vraie autonomie, dans le cadre de la constitution du Parti communiste chinois. C’est à l’heure actuelle la position officielle du gouvernement tibétain en exil.

Comment interprétez-vous le lourd silence qui pèse en Occident sur les exactions commises au Tibet ?

C’est aux médias d’en parler. Or, aujourd’hui, le monde est contrôlé par les Chinois, plus précisément par leur marché.

Est-il possible de résoudre la situation au Tibet sans l’aide internationale ?

Nous bénéficions d’un incroyable soutien public partout dans le monde, notamment en France, au Sénat, au Parlement et de la part d’ONG. Or cela ne suffit pas à changer la situation à l’intérieur du Tibet.

Quel est selon vous le meilleur moyen de mettre Pékin sous pression ?

Personne ne souhaite ni n’ose mettre la Chine sous pression, car elle garde la mainmise sur le monde sur le plan économique. Il est très bon pour les pays développés, y compris les États-Unis, de garder la situation telle quelle. Pékin peut faire ce qu’elle veut, elle ne subira aucune remontrance, aussi longtemps qu’elle garantira à ces pays la sécurité de leurs affaires. En Chine, en soudoyant un dirigeant politique ou un commandant militaire, vous vous assurez de bénéficier d’une main-d’oeuvre très bon marché, qui surpasse toute concurrence. Malheureusement, au XXIe siècle, les grandes puissances n’ont d’autre valeur que le profit.

La récente victoire des fermiers de la région chinoise du Wukan face au pouvoir central n’est-elle pas synonyme d’espoir ?

Non, car les fermiers du Wukan sont chinois, de l’ethnie des Hans (majoritaire en Chine, NDLR). Les Tibétains sont victimes d’une discrimination raciale éhontée.

L’immolation des Tibétains et celle de Mohamed Bouazizi en Tunisie, qui a déclenché le Printemps arabe, sont-elles comparables ?

Pas du tout. Dans les années 1960, l’immolation d’un moine bouddhiste au Vietnam a secoué le monde entier, et a mis fin à la guerre. En 2010, l’immolation d’un marchand ambulant à Sidi Bouzid a apporté le changement dans beaucoup de pays d’Afrique du Nord. Regardez le contraste au Tibet. Au cours des douze derniers mois, 26 personnes se sont immolées par le feu. Personne ne l’a remarqué.

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