"L’immolation est, pour les Tibétains, le seul moyen de s’exprimer"

Monday 26 March 2012, by Communauté Tibétaine // Documentation

Le Monde.fr | 09.02.2012 à 13h14 •

Guest : Au regard de la puissance actuelle, et à venir, de la Chine, pensez-vous que le Tibet recouvrira un jour sinon l’indépendance au moins l’autonomie telle que la réclame le dalaï-lama ?

Je pense qu’en l’état actuel les Tibétains n’obtiendront ni l’indépendance, ni l’autonomie. Car le parti contrôle tout, veut tout contrôler et ne lâchera rien.

Flip de Peiping : Quand vous parlez du Tibet, de quelle aire géographique parlez-vous ? Par exemple, une grande part des dernieres manifestations ont eu lieu au Sichuan voire au Gansu...

Quand je parle du Tibet, c’est ce que les Tibétains appelaient traditionnellement les trois provinces du Tibet qui sont le Utsang, la région centrale, le Kham, la province orientale, et l’Amdo, la province nord-est. C’est un ensemble qui recouvre 2,5 millions de kilomètres carrés, soit un quart de la Chine. Et ces provinces du Kham et de l’Amdo ont été intégrées à partir du 18e siècle sous des modalités diverses dans les provinces chinoises du Sichuan, du Gansu, du Qinghai et du Yunnan. Ce que les Chinois appellent la région autonome du Tibet, qui couvre environ 1,2 million de kilomètres carrés, a été fondé en 1965. Il faut préciser que le Kham et l’Amdo n’étaient traditionnellement pas sous le contrôle du gouvernement central tibétain. Il y avait différentes formes de gouvernements qui étaient des gouvernements locaux, avec des princes, des ducs, parfois des chefs locaux... Mais tous ces habitants de ce grand Tibet ont toujours partagé un sentiment très fort d’appartenance à un même ensemble, fondé sur le respect de la souveraineté spirituelle du dalaï-lama, une même religion, une culture très particulière et une langue savante écrite commune.

Cédric : Bonjour, je voudrais comprendre la stratégie réelle du pouvoir chinois derrière l’assimilation du Tibet. Est-ce que l’objectif principal est de sécuriser l’approvisionnement de la Chine en eau, de sécuriser les frontières en prenant de la hauteur, de supprimer l’influence spirituelle des Tibétains, ou d’étendre l’espace de vie (Lebensraum) de la Chine ?

Il y avait tout d’abord des considérations idéologiques. Mao rejetait très fortement la dynastie mandchoue des Qing considérée comme étrangère (parce que non Han, l’ethnie chinoise proprement dite). Mais comme ses adversaires nationalistes du Kouomintang, il adhérait totalement à cette politique impérialiste. Par ailleurs, il y avait chez Mao un désir viscéral de reprendre tous les territoires qui avaient été impliqués dans des relations avec des puissances étrangères pour se venger de l’humiliation que ces dernières avaient infligée à la Chine. Ce qui était important également, c’était la position géostratégique du Tibet. Il y avait aussi un enjeu économique, avec des forêts immenses que les Chinois ont d’ailleurs exploitées très vite. Il y a de grandes richesses minières et six des plus grands fleuves d’Asie y prennent leur source.

Martin : Y a-t-il au Tibet une "Hannisation" comme au Xinjiang ? On est frappé, là-bas, qu’en dépit d’un conrôle sévère, les Tibétains peuvent faire leurs dévotions de façon quasi normale au Potala en particulier. N’y a-t-il pas là une contradiction ?

Il y a une sinisation en cours au Tibet poussée par les autorités chinoises. Il y a des actions contre la langue tibétaine. Par exemple, dans la région autonome du Tibet, on ne peut apprendre la langue tibétaine qu’à l’école primaire et ensuite, tout l’enseignement se fait en chinois. Dans les régions tibétophones (Kham et Amdo), on peut avoir un enseignement en tibétain. Ensuite, à l’université, tout l’enseignement, à l’exception des cours de tibétain, est en chinois. Il faut aussi noter, si vous allez au Tibet, que lorsque les panneaux de signalisation sont en chinois et en tibétain, la taille des caractères chinois est plus du double de celle des caractères tibétains.

La langue administrative est toujours le chinois. Toutes les réunions officielles sont en chinois. Or, dans les lois, le tibétain est au même rang que le chinois. Donc les régions autonomes ne le sont que de nom. Un décret paru en 2002 stipulait que les personnes bilingues, chinoises et tibétaines, sont recrutées en priorité dans les administrations. On apprend de plus en plus cependant qu’une discrimination est pratiquée. Les annonces d’emploi comportent de plus en plus la mention "Priorité aux Hans". Ou alors les salaires sont inférieurs pour les Tibétains.

Anne-Marie : Les langues tibétaine et chinoise sont-elles très éloignées l’une de l’autre ?

Les langues seraient, selon les linguistes, apparentées à un niveau très reculé. Les deux écritures sont très différentes, puisque les Chinois ont des idéogrammes et les Tibétains ont un alphabet de trente consonnes et de quatre signes voyelles.

Jerome : Que signifie l’immolation chez les moines tibétains. Et pourquoi ont-ils recours un mode de protestation aussi extrême ?

Arthur Giry : Bonjour à vous. La pratique de l’immolation au Tibet est-t-elle due à un syncrétisme d’origine païenne ou "simplement" un moyen choisi de contestation n’ayant aucune origine locale ?

On peut interpréter les immolations comme des sacrifices faits jusqu’à très récemment, seulement par des religieux(es) ou des ex-religieux. Mais il y a quelques jours, trois laïcs se sont immolés dont l’ un est décédé d’après nos sources. Ils cherchent à exprimer par leurs sacrifices, leur volonté de voir le Tibet rester tibétain. Pour eux, c’est un geste définitif qu’ils perçoivent cependant comme constructif. En effet, son but, c’est d’arriver à revenir à un Tibet tibétain et à améliorer la situation des Tibétains. Etre capable de s’immoler montre bien une détermination totale à la cause d’un Tibet tibétain. Dans l’histoire tibétaine, il existe quelques rares immolations, mais qui étaient toujours accomplies pour montrer leur dévotion au Bouddha. Aujourd’hui, les immolations par le feu comme moyen de protestation politique sont un acte tout à fait nouveau. En 1998, à New Delhi, un Tibétain exilé s’est immolé alors que la police indienne intervenait pour faire cesser une grève de la faim observée par des membres du Tibetan Youth Congress. En 2009, le premier Tibétain qui s’est immolé au Tibet appartenait au monastère de Kirti. A ce jour, 21 Tibétains du Tibet se sont immolés.

Lem : En dehors de l’immolation, quels moyens ont les Tibétains pour protester ? Peuvent-ils organiser des réunions ? Ont-ils un réseau de propagation des idées ?

Ils n’ont pas de moyen de s’exprimer. Tous ceux qu’ils ont utilisés, comme les manifestations pacifiques, sont aussitôt réprimés par la force. Il semble effectivement que l’immolation reste leur seul moyen de s’exprimer. De nombreux écrivains, intellectuels, artistes qui ont cherché à s’exprimer par leur art, leur écriture, ont été arrêtés. A ce jour, 65-70 intellectuels sont en prison. Si un Tibétain téléphone pour donner une information à l’étranger, il peut recevoir, comme cela est déjà arrivé, une lourde peine de prison. Les rares photos que nous possédons demandent aux Tibétains qui les envoient un grand courage puisque c’est passible de prison et de lourdes peines.

Gab : Pourquoi le dalaï-lama reste-t-il silencieux ?

Sur les immolations, le dalaï-lama avait exprimé son opposition à la suite de l’immolation de 1998 à New Delhi. Il est vrai que depuis le dalaï-lama s’est simplement exprimé pour déplorer que les Tibétains soient conduits à de tels extrêmes. Il a mis en cause l’efficacité d’un tel geste. Mais il n’a pas réitéré son opposition comme il l’avait fait en 1998. Il choisit apparemment de ne pas s’exprimer, évitant ainsi de montrer que les Tibétains du Tibet suivent une voie différente de celle qu’il préconise.

Julie : Quel type d’exactions subissent les Tibétains au quotidien ?

Ils ont déjà une marginalisation au niveau du travail puisque tous les emplois rémunérés indiquent la maîtrise du chinois, ce qu’ils n’ont pas. Ils ont des restrictions sur la pratique de leur culture, une folklorisation des danses, des chants de la grande épopée tibétaine de Gesar. Ils ont des restrictions religieuses très importantes avec des attaques systématiques contre le dalaï-lama. Ce qui est très mal vécu par les Tibétains. On pouvait voir encore en 2011 des photos du dalaï-lama dans la région de l’Amdo alors que c’est totalement interdit dans la région autonome. Les monastères sont excessivement contrôlés, les cours de "rééducation patriotique" sont quotidiens ou habituels.

Il y a eu également l’arrestation, en 1995, du Panchen lama reconnu par le dalaï-lama. En 2007, les autorités communistes ont promulgué une loi selon laquelle toute réincarnation doit avoir leur aval si elle ne veut pas être qualifiée d’illégale. Loi qui a pour but, bien évidemment, de permettre aux autorités chinoises de désigner le futur dalaï-lama. Mais l’attitude des Tibétains par rapport au Panchen lama "chinois", c’est-à-dire celui qui a été désigné par les autorités chinoises, montre bien que les Tibétains ne reconnaîtront jamais un dalaï-lama désigné par Pékin.

Christophe : Pensez-vous que Pékin puisse être sensible à la pression internationale au sujet du Tibet, d’autant plus que la la Chine souhaite être reconnue comme une économie de marché ?

Si tous les gouvernements internationaux faisaient pression, cela aurait un impact. La Chine n’aime pas les critiques qu’ils qualifient d’ingérence dans les affaires intérieures. Si les gouvernements n’étaient pas aussi timides face à la Chine, de peur de perdre d’éventuels contrats, et s’ils exerçaient une pression, il y aurait certainement une réaction qui pourrait aider les Tibétains.

Guest : Quelles sont les positions de l’UE, des Etats-Unis et de la Russie quant à l’autonomie ou à l’indépendance du Tibet ?

Tous les pays se sont alignés sur l’affirmation chinoise que le Tibet est partie intégrante de la Chine.

Anthelme : Que sait-on du "regard" des Chinois sur le Tibet et les Tibétains ?

Les Chinois sont informés du Tibet par la presse chinoise qui est totalement contrôlée. Et la presse chinoise - on l’a très bien vu en 2008 - n’a montré à ce moment-là que les incidents violents du 14 mars qui ont tourné en boucle sur les télévisions chinoises alors que les multiples manifestations pacifiques n’ont même pas été mentionnées.

Il faut ajouter que beaucoup de subventions viennent du gouvernement central et que les Chinois ignorent totalement que ces subventions profitent essentiellement aux Chinois hans et non aux Tibétains: les subventions sont données pour de grands projets à haute valeur technologique.

Les travailleurs tibétains ont des emplois sous-qualifiés et mal payés. Par ailleurs, il y a des détournements de fonds publics comme partout en Chine et les sommes qui arrivent sont amputées d’une partie qui se retrouve dans les poches des administratifs de haut niveau qui sont rarement tibétains. Les Chinois, après les événements de 2008, ont vu les Tibétains non seulement comme des gens arriérés à qui on apporte la civilisation et la richesse mais également comme des ingrats incapables de reconnaître tout ce qu’on leur donne.

Actuellement, et face aux immolations, pour le peu de Chinois qui doivent être au courant et s’y intéresser, on peut remarquer leur grande indifférence. Je pense que la grande majorité des Chinois ignorent totalement la situation actuelle au Tibet, car la presse relaie assez peu les immolations et les protestations. Et quand elle en parle, c’est toujours présenté comme venant de la part de quelques "séparatistes"

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